Jacques D’ETAT (+)
Maison des Dames du Calvaire,
Bordeaux
Juin 2000
Courriel au rédacteur
Les enfants sont lancés, courent le monde, vivent la vie. Heureux
Il a beaucoup lutté pour la paix.
Il est avec les pauvres.
A toujours pensé que le plus riche et le mieux habillé c’était celui qui pardonnait.
La parole pour lui n’a jamais été du vent.
Toujours est-il que, pour le moment, il est mourant.
Ses nobles combats, sa générosité, sa foi, cet halo de belle humanité ne lui servent à rien.
Les escarres n’ont pu être évitées.
L’amaigrissement s’accentue.
Le moindre mouvement doit être minutieusement calculé.
La nuit s’avance. Il est seul avec d’autres hommes qu’il pressent. Bruits de couloir. Plus ou moins dans la même galère.
Tout devient de plus en plus nébuleux, opaque, sans ouverture.
Plus question de tête haute.
Ses paupières épuisées ne lui permettent plus de regarder en face.
Tout son corps se replie.
Il a soif.
La présence, la main, la parole qui naguère rassuraient, ne touchent plus, et pourtant elles sont là.
C’est l’abîme qui appelle, engouffre.
De tout son poids il s’enfonce.
Dachau, Oradour, Verdun, pestiférés de jadis, Goulag, innombrables vieillards naufragés du monde, squelettes, l’atroce. Oui l’atroce.
Une femme tantôt pleurait, criait, se tordait les mains. Elle est sortie… Les autres suivent.
Est-ce l’odeur, le râle, les hoquets, la transpiration qui tant effraient ?
Sa femme veut être là jusqu’au bout : tiendra-t-elle ? Il la tue.
Tout est chaos. « Ne me quitte pas ». « Va te reposer ». « Ca va « . « Ca va aller ». « Va ». « Viens ici ».
Descente aux enfers !
L’équipe souffre, va craquer, réconforte… ou ne réconforte pas.
Depuis presque dix ans au sein de l’Unité de Soins Palliatifs, je dois à la vérité d’affirmer qu’il arrive que des hommes, des femmes de tous âges vivent intensément leurs derniers jours, semblent entrer dans une nouvelle vie, un monde de lumière, de paix, de grande vitalité. Il me serait possible de donner témoignage de fins édifiantes au sens plein du terme, mais aujourd’hui, comme ils s’agit d’un propos tenu à l’intérieur des « Maisons des Dames du Calvaire », je dis les chose comme elles m’apparaissent au presque quotidien.
Présence
Attente
Humilité
Ouverture.
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